Introduction

La question du temps a fait l’objet d’un certain nombre de commentaires du côté de la philosophie. Descartes l’aborde sous un aspect scientifique-mathématique, Bergson s’en préoccupe aussi, mais sous l’angle de la conscience. Il s’intéresse à des questions philosophiques : où se conservent les souvenirs et comment se forment-ils ? L’âme survit-elle au corps ? La télépathie fonctionne-t-elle ? Quel est le mécanisme du rêve ? Quelle est la valeur philosophique du mysticisme ? Quelles sont nos habitudes mentales ?

Avec la modernité, la réflexion sur le temps se transforme. Des auteurs comme Fritz Dufour s’interroge sur ce qui sous-tend les concepts de vitesse et de temps, comment ils sont apparus, comment nous en avons pris conscience. Explorant les bases de la physique il questionne comment le nouveau monde de la vitesse a émergé, et pourquoi semble-t-il inéluctable1.

Dufour explore la vitesse de la lumière et la vitesse du son en les reliant à notre environnement. Il introduit la notion de flèche du temps ou d’entropie, qui croît du passé au présent, et devrait continuer de croître à l’avenir. Il émet l’hypothèse que c’est peut-être la raison pour laquelle notre désir d’optimisation de la vitesse et du temps est là pour rester, sans fin en vue.

En même temps, la postmodernité est symptomatique d’une accélération du temps. Habitée par des pulsions contradictoires, la postmodernité à du mal à se déprendre d’une fascination morbide pour la violence du dehors. En témoigne, les productions cinématographiques post-apocalyptiques, de plus en plus nombreuses à mettre en scène le spectacle d’une catastrophe à venir2.

Cependant, la postmodernité ne saurait se réduire à un reflet caricatural de l’exister. C’est pourquoi les différentes communications seront attentives aux bifurcations, aux lignes de résistance, qui pour la postmodernité donnent lieu à une pensée de l’écart. La postmodernité voit émerger de nouvelles pratiques collectives fondées sur l’auto-organisation et la démocratie directe. Félix Guattari3, pour ne citer que lui, repère pour sa part « l’émergence de nouvelles pratiques de subjectivation d’une ère post-média, facilitée par une réappropriation concertée des technologies communicationnelles et informatiques4.

Ces nouvelles subjectivités vont d’ailleurs se formaliser dans des projets emblématiques qui voient le jour dès les années 1970. Qu’il s’agisse de films, d’expériences, de dispositifs, ces projets émergent en parallèle de la société des médias. On pense ici à Ugo La Pietra qui élabore une cellule d’habitation qui connecte espace privé et tissu urbain par le biais d’instruments de communication et d’information. La Maison télématique (1971), le Cicerone électronique et le Vidéocommunicateur permettent ainsi la collecte, le traitement et la diffusion de l’information du public vers le privé et inversement.

Ugo La Pietra, Maison télématique, 1982, Salon de Milan

Dans les années 1980, le cinéma s’empare à son tour de ces questions, mais en reprenant cette fois le thème du mystère des origines, qu’ils traitent de manière plus mystique que scientifique, en s’interrogeant sur les transformations psychosomatiques. C’est le cas de Altered States (1980), de Ken Russel. Entre 2001, l’Odyssée de l’espace de Kubrick (1968) et Wolf de Mike Nichols (1994), ce film est une exploration post-psychédélique des années 1970 et des drogues en tout genre.

Ken Russel, Altered States, 1980.

Le film met en scène un chercheur anthropologue à l’Université Cornell qui étudie les niveaux de conscience avec ses étudiants tout en participant lui-même aux expériences. Il s’immerge pendant cinq heures dans un caisson d’isolation sensorielle vertical, pendant que son ami enregistre et contrôle son activité cérébrale en électroencéphalographie. Il vit alors des hallucinations oniriques et religieuses.

Encouragé par des résultats de plus en plus extraordinaires, le neuropsychiatre délaisse progressivement sa vie de famille et poursuit ses recherches au mépris des risques. Ses sommeils répétés le conduisent ainsi à chaque fois un peu plus loin dans le temps et le ramène à l’état primitif d’homme-singe. Toutefois, cette vision de l’homme des origines est si forte qu’elle transforme le scientifique en primate.

Ces productions culturelles témoignent d’un changement de paradigme qu’on pourra résumer ici comme le passage d’une modernité à une postmodernité définie comme la manifestation d’une subjectivité décentrée, libérée de toutes les limitations de la cognition et de l’activité finalisée, dégagée de tous les impératifs du travail et de l’utilité.

C’est partant de ces réflexions que cette publication souhaite explorer les notions de temps et de discours dans la postmodernité. Les différentes communications nous interrogent sur le caractère méta-discursif de la postmodernité5. Dotée d’une dimension ironique (ironie qui est avant tout une posture critique), la postmodernité renvoie à une complexité de dimensions discursives et cognitives de la conception (qu’elle soit musicale, cinématographique ou artistique), notamment au regard des métadiscours auxquels elle est confrontée.

Notes :

  1. Fritz Dufour, Les réalités de la « réalité », impacts de l’optimisation de la vitesse et du temps sur la réalité, MBA, DESS, 2019.
  2. Comme l’explique François Chirpaz, « le monde des hommes demeure monde de la guerre sous forme de rivalité incessante, c’est l’existence de l’individu qui en fait les frais et celui qui ne peut ni la supporter ni répondre à son tour par une violence égale intériorise en elle-même cette difficulté à vivre. En elle-même, c’est-à-dire dans son propre corps ». François Chirpaz, « Le corps, scène de l’existence », Revue internationale de philosophie, n°222, vol. 4, 2002, p. 535-548.
  3. Félix Guattari était moins intéressée dans la critique du contenu des médias et leur instrumentalisation politique que dans leur forme et leur mode d’organisation sociale. Selon Guattari, la prolifération d’arrangements machiniques rend possible la réalisation de nouvelles articulations technologiques à même de générer des assemblages innovants.
  4. Félix Guattari, « Du postmoderne au postmédia », in Multitudes, 2008, n°34, p. 128-133.
  5. On renverra ici au discours sur l’architecture postmoderne qui « prend fréquemment la forme d’un discours sur le discours : un métadiscours à caractère englobant, lequel s’étaye sur un appareil conceptuel construit en échos ». Franck Vermandel, « Postmodernisme, discours et métadiscours L’architecture comme paradigme et paradoxe », in Tumultes, n°34, 2010, p. 48.

Sommaire de la publication

Chapitre 1. Temps et musique

Deux articles viendront mettre en évidence la conception du sonore dans la postmodernité. On nous présentera le son en tant que présence porteuse de dimensions temporelles et/ou spatiales multiples. On nous montrera aussi que l’intentionnalité de l’écoute est un des éléments déterminants dans la perception des sons dans le temps et l’espace. Les deux articles nous rappellent que les représentations mentales sont construites et que les images sonores de la musique sont composées.

Chapitre 2. Le temps dissout

Deux articles interrogent le déploiement d’un temps dissout dans l’art contemporain.

Le temps est une notion insaisissable. Le temps, c’est « ce qui n’existe pas encore » et qui se transforme en « ce qui n’existe déjà plus ». Et ça n’arrête jamais.

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